jeudi 17 octobre 2013

COMMENT LUTTER CONTRE LA DÉPOLITISATION ?


 

 COMMENT LUTTER CONTRE LA DÉPOLITISATION ?

Action politique et action citoyenne sont, devraient être en tout cas, intimement liées, le citoyen ne pouvant s’affranchir sans dommage pour la société des devoirs que lui confère le droit à la citoyenneté. C’est pourquoi la nécessité de la repolitisation des citoyens ne peut être comprise sans évoquer les raisons essentielles de la dépolitisation en marche. Certaines pratiques qui s’inscrivent en effet dans la sphère politique, concourent à une dépolitisation de la population. Le M’PEP veut agir concrètement pour en réduire les effets. Il veut, à tous les niveaux de son organisation, construire des offensives dans les domaines suivants :

 I.- RENFORCER LA CONSCIENCE POLITIQUE DES CITOYENS

Il est des pays ou le vote est un devoir, et même une obligation, au sens ou le citoyen est sanctionné quand il se refuse à ce geste civique (Belgique, Chypre…). En France voter est un droit. Or, nul n’est contraint d’user d’un droit s’il considère ne pas en avoir besoin. Le droit de voter n’implique donc pas, si ce n’est moralement, le devoir de voter. S’impliquer dans la sphère publique, ou prendre des responsabilités politiques, reste du ressort de la volonté personnelle.
Il faut donc se poser la question de la « conscience politique », et voir comment elle peut mieux articuler droit et devoir. La conscience politique relève d’une obligation qui n’est pas juridique, ni uniquement morale non plus, qui se réfère à la question de la responsabilité individuelle dans le cadre d’un fonctionnement collectif. En quoi suis-je « obligé » en tant qu’individu, vis-à-vis de la collectivité dont je suis membre ? La conscience n’est pas question uniquement de volonté, elle est aussi question de savoirs et d’implication.

 A.- La conscience d’une obligation politique

Les droits et devoirs de vote pour l’ensemble d’un peuple, sont, dans le principe, des acquis démocratiques incontournables et inaliénables. Cependant, la tournure que prennent les démocraties tend à rendre parfois le vote presque illusoire face à une population dépolitisée, à des médias inconséquents et dépendants des sphères financières, face à la mainmise de la grande entreprise sur les questions de société, qui s’arroge de plus en plus la place du politique, en construisant directement ou indirectement le devenir collectif.
La question n’est pas nouvelle : elle est simplement revisitée au regard des impératifs contemporains. Le droit de vote, à ses débuts, avait d’abord été confronté à l’analphabétisme, au manque d’instruction, à l’atomisation du peuple… Il est aujourd’hui aux prises avec une forme de surinformation stérile, la professionnalisation des fonctions politiques, le détournement du citoyen au profit du consommateur (y compris du consommateur d’idées)…
La donnée principale est celle du manque de formation politique. Pour qu’un choix politique soit librement consenti, il doit y avoir une volonté de choix en préalable. Il existe une différence entre consentir librement à une option politique et consentir librement de ne pas en contracter du tout. On ne devient pas moins libre parce que l’on honore sa part du contrat social, quelle que soit la place d’où l’on entend l’honorer. Il est temps de penser les conditions d’une conscience politique qui ne soit pas susceptible d’être défaite unilatéralement.

 B.- La formation politique

Cette condition est précisément la formation politique de l’ensemble du peuple. C’est elle qui permettra de faire se rencontrer ce droit juridique qu’est celui de voter et ce devoir moral qu’est celui de s’informer et de participer à l’élaboration des enjeux collectifs portés par le droit de vote. Ce point de jonction qu’est la formation politique ne peut donc se limiter à la transmission d’informations, ce qui reviendrait à déléguer l’action, donc les choix et les procédures, à des élus « professionnalisés ». La formation politique comprend donc l’implication concrète du citoyen dans la sphère publique sur les questions qui concernent l’intérêt général.
S’il est illusoire d’envisager une quelconque possibilité de contrainte à la formation politique, il est en revanche nécessaire et urgent d’y voir la condition de ce qui peut permettre de former et de préserver la garantie d’un engagement politique potentiel et authentique de l’ensemble d’un peuple.
La formation politique ne pouvant être contrainte, elle ne peut non plus être inexistante ou laissée à la libre volonté de chacun. La formation risquerait alors d’être très inégalement partagée et donc très arbitrairement pratiquée. La formation politique doit être une préoccupation de toute la population pour toute la population. Elle doit être abordée à tous les âges de la vie des citoyens et dans l’ensemble des espaces qui en dépendent (éducation, travail, communes, médias…). Des crédits et du temps doivent lui être affectés pour que l’ensemble des citoyens puisse y prendre part, dans des lieux et modes accessibles à chacun et à tous.

 II.- DENONCER LA SUPERCHERIE DE LA NOTION DE LIEN SOCIAL QUI VISE A SE SUBSTITUER AU LIEN POLITIQUE

L’expression « lien social » est une notion vague. Elle est inconsistante, mal définie, et pourtant elle est utilisée par une majorité de penseurs du social. Il semblerait qu’en sociologie cette notion soit définie comme l’ensemble des appartenances, des affiliations, des relations qui unissent les gens ou les groupes sociaux entre eux, signifiant et recouvrant à la fois :
  • Une somme de liens interindividuels.
  • Tout ce qui permet aux Hommes de tenir ensemble et de vivre en société.
  • Ce qui lie les personnes entre générations.
  • Ce qui rattache les individus aux institutions.
  • Une nécessité de « retisser » ou de « renouer » le désir de « vivre ensemble ».
  • Une volonté de relier les individus entre eux.
  • Une ambition de cohérence perdue pour la société dans son ensemble.
Cette notion de « lien social » est difficile à appréhender et à évaluer, elle rend mal compte de la diversité des types de relations qui unissent entre eux les individus dans une collectivité : ces liens qui sont de formes très diverses et de natures très différentes sont ici amalgamés sous le même vocable. En réalité la notion de « lien social » vise à remplacer celle de lien politique.

 A.- Cette notion mal définie pourrait-elle se mesurer, s’évaluer par la qualité et/ou à la quantité des contacts sociaux ?

Depuis les années 1990, le « lien social » qualifie la relation entre les membres d’une famille ou d’une communauté. La force de ce lien varierait, selon la situation dans laquelle l’observation en est faite. Par exemple, les chômeurs de longue durée entretiennent une qualité de lien social faible avec leur environnement (professionnel, puis social, parfois même familial). Le chômage, à plus forte raison de longue durée, exclut du tissu social. La mesure est prise : il devient donc impérieux de reconstruire du lien autour de cette partie de la population : on fait du curatif. On ne s’attaque pas au chômage, mais au « lien social » des chômeurs.
On pourrait aussi en conclure que les politiques d’emploi et de formation actuelles, précipitent la destruction du tissu social, en sacrifiant une partie de la population. Et ainsi se donner les moyens d’agir préventivement.
Par ailleurs, peut-on encore qualifier de « liens » des contacts qui se multiplient sans pour autant constituer quoi que ce soit, tant ils sont désengagés, tant ils obéissent à des impératifs immédiats ou fonctionnels et non plus à la nécessité d’une quelconque construction collective ? Cet amalgame de liens interindividuels permettrait de bâtir théoriquement une « image » sociale ou le « lien social » serait garant du « capital social » de notre société. La société des individus est-elle encore une société ?
La difficulté à cerner ce concept de « lien social » vient aussi de l’association des termes « lien » et « social » qui forment une sorte de redondance, à l’instar de l’expression « vivre ensemble en société ». C’est un pléonasme.
Quel sens donner à cette expression ? Aucun. Quelle réalité recouvre-t-elle vraiment ? Aucune.
Pour toutes ces raisons, le terme de « lien social » ne peut être considéré comme un concept sociologique : il reste une notion vague et inconsistante. L’impossibilité de le clarifier et de le définir ramène tous les discours sur son objet et sur sa crise supposée à un « bavardage sociologique » qui s’enferre à expliquer et tenter de résoudre le délitement social en le réduisant aux seules relations interpersonnelles. En effet, lorsque le « lien social » est de faible intensité ou de piètre qualité, certains chercheurs croient y déceler « une crise du lien social ».
Ce thème de « la crise du lien social » a donc une dimension psycho collective : le délitement du « vivre ensemble » provoquerait un désinvestissement de la sphère publique, de l’engagement collectif, une déstabilisation de la famille, l’isolement des personnes. Notre société occidentale contemporaine serait donc travaillée par des configurations encore inédites : forces de la mondialisation, poussée de l’individualisme, replis identitaires qui influeraient sur la qualité de notre « lien social ».
La montée des inégalités accroît aussi les tensions sociales qui provoqueraient le « décrochage » d’une partie de la population : le lien serait rompu (refus de vote, violence des jeunes...) provoquant l’exclusion de la société de droits (au travail, au logement, à la santé...) d’un certain nombre de citoyens.
Le travail du sociologue, puis des travailleurs sociaux, serait donc d’ancrer cette volonté de rétablir du lien interindividuel pour contrer ce constat d’exclusion. Comment sera traitée l’exploitation bien réelle que produisent les dispositifs et choix politiques sur la question des formes du travail par exemple depuis le début du 19ème siècle ? En valorisant de nouvelles manières de manifester ? De vivre ensemble ? D’exister ? D’échanger ? Permettons à certains d’entre nous douter.

 B.- L’inclusion et les « exclus »

Il s’agit là de confronter en interne, au sein de la population, les « exclus » et les « inclus » et leurs différents états et seuils d’intégration possibles.
Face à des situations précaires et de souffrance sociale se dessineraient de nouvelles formes de liens, émergences de (bonnes) volontés individuelles ou de programmes institutionnels, à grand renfort de médias facilitateurs d’une éducation au « vivre ensemble ».
Il nous faut nous interroger sur la pertinence de l’usage des termes « inclus » et « exclus » qui viennent remplacer la problématique sociale en termes de classes. Ces nouvelles pratiques, spontanées, de production de « lien social », ces manières de se relier à son environnement politique, à une identité sociale, aux attentes sociétales contemporaines sont virtuelles et focalisent le malaise social sur les individus en évacuant le malaise politique qui concerne l’ensemble des acteurs de la sphère publique.
Ne doit-on pas plutôt chercher à comprendre quels types de « liens » économiques et politiques produisent les inégalités sociales, les replis identitaires, l’exploitation massive des situations précaires ? Il existe une relation de sens, de causalité, entre la création du terme « lien social » par certains sociologues des années 1990 et le traitement de ce que cette discipline nomme « exclusion ».

 C.- Cette crise du « lien social » serait également la rançon de nouvelles libertés

Les individus auraient peu à peu acquis la capacité de se définir de façon autonome et plus nécessairement en fonction de leur appartenance à telle ou telle entité collective. Suite à cette émancipation des dépendances collectives (famille, clan, communauté villageoise voire la société dans son ensemble), l’individu serait appelé à s’inventer lui-même : chacun pourrait choisir (parce que c’est son choix) ce qui est bon pour lui, à condition que ce choix ne porte pas préjudice à autrui, si tant est qu’autrui puisse l’en informer !
L’individualisme serait-il significatif d’une extension de la sphère du choix alors synonyme de liberté ?
Le délitement de nos démocraties serait ainsi lié au principe de « libre-adhésion » qui ne permettrait plus l’adhésion à des valeurs collectives globales. La prédominance de l’engagement collectif au travers de l’adhésion associative, répondrait mieux aux nouveaux désirs d’engagements « distanciés » qui permettent une implication maîtrisée, sectorielle, opportune dans le temps selon la nature des préoccupations de chacun.
La fragilisation du tissu social par une individualisation de ses fonctionnements serait un juste retour, inévitable, de la modernisation des rapports sociaux, face à des avancées sur lesquelles personne ne souhaite revenir : liens prescrits, statuts hérités, dépendances personnelles, appartenances irréversibles.
L’engagement politique qui implique durée, articulation de l’ensemble des problématiques sociétales ainsi que la complexité voire le paradoxe éventuel des positionnements, est peu à peu abandonné au bénéfice de l’action, ici, maintenant, dans un souci d’efficacité « hors sol » !

 D.- L’avènement de la notion de « lien social » ainsi que sa prétendue crise est caractéristique d’une certaine sociologie des années 90

Face à la « fracture sociale », à l’ « exclusion », à la « désaffiliation », à la « déliaison », etc., le diagnostic relève pêle-mêle, causes, constats et conséquences : chômage de masse, flexibilité du travail, déstabilisation de la famille, problèmes des banlieues, montée de la violence, de la délinquance et des incivilités, baisse de la participation politique et syndicale, multiplication des associations et essor du bénévolat, entrée massive des femmes sur le marché du travail, extension du périmètre de l’État social à une solidarité anonyme généralisée, massification de l’enseignement, omniprésence de certains médias.
Ce travail de « lien social », celui du « vivre ensemble », de la « convivialité festive », etc., cherchent les raisons d’une déliquescence sociale au sein même des acteurs de la société. On ne se réfère jamais aux choix politiques qui ont pu engendrer ce délitement. Certaines causes, bien identifiées, comme celle du chômage, restent à l’état de constats : le chômage créé de l’exclusion, comment remédier entre nous à ce phénomène d’exclusion ? Ce qui revient, de fait à entériner le principe (voire la fatalité ?) d’un chômage de masse.
Cette approche de la résolution des questions politiques par un travail sur le « lien social » fait l’impasse sur les orientations politiques prises en amont des questions sociales. Cet engouement à rétablir du « lien social » dans un contexte politique qui œuvre à sa destruction omet une question pourtant essentielle : on ne lutte pas de la même façon contre l’exploitation et contre l’ « exclusion ».
Vouloir réduire les conséquences de choix politiques volontairement inégalitaires par des « bricolages » parcellaires, aurait plutôt tendance à les légitimer. De plus, cette conception du « lien social » qui n’est ni plus, ni moins qu’une incitation à l’entraide multiforme au sein de la population, tend à consolider les liens communautaires, qu’ils soient religieux, ethniques, culturels ou géographiques. Or, il semblerait que c’est la suspension du lien communautaire sous toutes ses formes qui rende possible la formation du lien politique en refusant de réduire le citoyen à ses appartenances privées et héréditaires, c’est-à-dire en le reconnaissant dans la sphère publique, comme acteur du devenir de la nation à laquelle il est rattaché.
Une population politisée ne peut donc se limiter à cette conception d’entraide et de soutien entre les personnes, que ce soit sous forme spontanée ou institutionnalisée. Entendons-nous bien. Il n’est pas question ici de remettre en cause les solidarités possibles et souhaitables au sein de la population, bien au contraire. Il est question ici de ne pas les instrumentaliser à des fins aléatoires et illusoires.
C’est par l’action citoyenne, par l’implication du peuple dans la question publique, par cette dimension politique que peut être assurée l’avancée démocratique et la justice sociale, face aux troubles des défis contemporains.

 E.- L’action sociale

Le rôle de l’action sociale telle qu’il est définit actuellement est de mettre en œuvre l’ensemble des moyens par lesquels une société agit sur elle-même pour préserver sa cohésion, notamment par des dispositifs législatifs ou réglementaires et par des actions visant à aider les personnes ou les groupes les plus fragiles à mieux vivre et à s’adapter au milieu social environnant.
Dans cette définition, peu de relations sont établies avec la sphère politique, avec les différents projets politiques au pouvoir, et leurs conséquences sur la population. Mettre en œuvre l’ensemble des moyens par lesquels une société agit sur elle-même pour préserver sa cohésion, ne peut occulter l’intervention sur le politique.
Il est urgent d’opposer à une vision du social toujours envisagée en termes de réparation, une tension vers plus d’égalité, qui, à la différence de la réparation qui compense les effets politiques inégalitaires de l’organisation sociale et économique, enraye les causes au départ.
Quand le rôle de l’Etat est de garantir la protection sociale de la population, alors le rôle de l’action sociale est de mettre en place les moyens de cette politique, et non de pallier les carences politiques en jouant un rôle réparateur. Quand le rôle de l’État se limite à ses fonctions régaliennes, alors l’action sociale devient l’antichambre d’une sorte de charité laïque. Dans le meilleur des cas, les relais institutionnels ont pour rôle, d’activer des solidarités entre les individus par le biais de dispositifs au rabais : notamment par la délégation aux structures associatives ou caritatives.

 F.- L’appel au « lien social » n’est pas une conduite politique

Le lien social et la qualité des relations sociales peuvent être des indicateurs de pertinence, des révélateurs (parmi d’autres) de choix politiques. Mais une fois les dégâts mesurés ? Comment évalue-t-on les politiques d’éducation, de santé, de l’emploi, de logement ? Comment rectifier les conséquences de ces choix quand ils sont désastreux, sans toucher à ces choix eux-mêmes ainsi qu’aux positionnements politiques qui les ont générés ?
Pour la classe politique, se défausser de ses responsabilités sur la population et les institutions, qui seraient ainsi contraints à une « autorégulation » sans avoir réellement les moyens d’agir sur cette réalité, équivaut, dans le meilleur des cas, à une démission.

 III.- SUBMERGER LA SPHÈRE PUBLIQUE : INVESTIR CE LIEU DE CONSTRUCTION ET D’EXPRESSION DE LA CITOYENNETÉ

L’esprit public reconnaît la supériorité de l’intérêt général sur les intérêts particuliers dans le cadre des questions publiques. Il reconstruit l’idée d’État, d’un État garant des libertés, de l’égalité et des solidarités sociales. Il développe l’attachement à la République comme modèle démocratique fondamental. Ce modèle républicain reste amendable, mais existe comme République, comme État et comme Nation porteuse de culture à vocation universaliste.
Défendre l’esprit public c’est :
  • En finir avec l’idée que le non-Etat serait le terme d’un évolutionnisme historique des espèces politiques.
  • Cesser de croire que la citoyenneté se limite à la participation-refuge dans la protestation.
  • Cesser d’opposer « société civile » et « société institutionnelle ».
  • Renoncer au populisme, à la délégation et investir l’État en contribuant activement à la vie des institutions : en construisant la République vivante (modèle amendable) et non une théorie sacralisée (modèle « théologique » savant).
  • Renoncer à l’ancrage dans des piliers identitaires et/ou culturels qui participent à une pseudo pluralité ou diversité qui aboutit à la dépolitisation croissante en substituant au corps social « citoyen » des réseaux qui fragilisent le lien politique.

 A.- Le concept de sphère publique

Ce concept a été développé pour contribuer à une théorie de démocratie politique. Dans cette théorie, la sphère publique est conçue comme un espace de production d’opinion publique et sous des formes qui sont censées assurer une validité politique. La sphère publique est donc le véhicule de la mobilisation d’opinions publiques fonctionnant comme forces politiques. Elle renforce les citoyens en leur donnant un espace d’expression et une possibilité d’intervention face aux pouvoirs institutionnels et privés.
Ces deux idées (validation de l’opinion publique et pouvoir face à l’Etat) sont indispensables au concept de sphère publique dans le cadre de la démocratie, sous peine qu’elle perde sa pertinence politique. Il importe donc de retenir ce qui participe et dans quelles conditions à la sphère publique. Cette sphère publique est censée correspondre à un pouvoir souverain, auquel ces processus de communication et d’intervention sont adressés. La sphère publique est conceptualisée comme co-existante avec un État-nation, territorial, souverain.
L’ « opinion publique » s’apparente à un corps constitué, qui se construirait dans des processus de communication, véhiculés par les médias reconnus au plan national (presse, télévision…). Cette « opinion » devrait pouvoir refléter l’intérêt général par le biais de l’expression citoyenne, pour ce qui concerne la gestion des conditions de vie communes et la place que peuvent y prendre ou non les intérêts privés, en particulier sur les questions économiques. Mais cette notion d’ « opinion publique » vise à remplacer le citoyen à qui on ne demanderait plus de décider, mais simplement de donner son opinion à… des instituts de sondage !

 B.- Réalité de la sphère publique aujourd’hui

Quand on regarde la réalité de ce que devient la sphère publique aujourd’hui, en France, force est de constater que certains dangers pervertissent son fondement :
  • L’émergence croissante de multiples phénomènes transnationaux associés à la mondialisation a engendré, chez certains, une volonté de repenser la théorie de la sphère publique dans un cadre transnational. Ce projet se trouve toutefois confronté à un petit problème théorique : depuis ses débuts la sphère publique a toujours été établie dans un cadre (national) correspondant à un pouvoir souverain.
  • Une réorganisation par le bas d’administrations communales et des autorités dites locales qui accumulent de plus en plus de compétences et créent de nouvelles structures de souveraineté à plusieurs niveaux, créant un édifice complexe dans lequel le pays ne représente qu’un niveau à côté des autres.
  • La concentration de propriété fortement accrue dans le domaine des médias, particulièrement par les entreprises transnationales brouille aussi la pertinence de l’intervention publique : la privatisation des médias publics, le déficit d’indépendance de la presse et de la télévision, le manque de propositions de programmes populaires, l’expansion de la logique de marché au sein même des organes d’information, l’augmentation du pouvoir de la publicité… Tous ces développements signalent une dénationalisation de l’infrastructure de communication. Si les nouvelles technologies de l’information électroniques engendrent certaines possibilités de formation d’opinion publique critique, elles engendrent aussi un morcellement et une compilation des flux de communication, qui finalement peuvent aussi avoir pour conséquence de saper la création d’une opinion critique reposant sur une base large et sa mobilisation comme pouvoir communicatif efficace.
  • Une approche autonomiste de la société civile, donc du terreau de la sphère publique, s’est développée comme espace potentiellement apte à fonctionner en marge de l’État ou contre lui. Le recours à la société civile, à ses initiatives, à ses solidarités sociales et communautaires est présenté comme le seul rempart à la survie et au développement de la démocratie.
  • Le développement des thèses nationalistes, qui brouillent par la haine et une xénophobie traditionaliste, le message politique de la construction démocratique d’un État fort. Ces thèses nationalistes sont en réalité, au service d’intérêts économiques privés, renforcent la suspicion quant à la pertinence de l’échelon national et ruinent l’esprit public auprès de populations dépolitisées.
  • La nécessité de renouvellements institutionnels est incontournable pour préserver la pertinence politique de la sphère publique. La mobilisation de mouvements de population nationaux et transnationaux qui dénoncent et remettent en cause le pouvoir transnational détenu par les entreprises est indispensable. Ces mobilisations devraient pouvoir s’appuyer sur des Etats forts au lieu de les contourner.
L’efficacité des mouvements sociaux exige l’existence de pouvoirs souverains institutionnalisés qui peuvent être alors contraints par un dialogue avec la sphère publique, d’agir dans le sens de l’intérêt général. Elle exige aussi, dans le cadre de questions transnationales, l’articulation État/sphère publique, pour que les intérêts de la population puissent être portés démocratiquement avec efficacité, et plus seulement sous la forme d’un lobbying uniquement dénonciateur. Faute de quoi, la sphère publique nationale et les mouvements sociaux transnationaux ne reprendront pas leurs fonctions émancipatrices.

 IV.- COMPRENDRE ET COMBATTRE LA DÉFIANCE VIS-A-VIS DE LA POLITIQUE

La volonté de liquidation de la sphère publique, qui coïncide avec la dépolitisation des citoyens, laisse le pouvoir étatique et les pouvoirs privés seuls maîtres de la situation, de l’évaluation, de l’expertise publique et des choix collectifs.

 A.- La professionnalisation grandissante du personnel politique

En prenant prétexte de la complexité et du foisonnement de la réglementation tant au niveau européen que national, certains élus sont souvent tentés de prendre leurs électeurs pour des ignorants, là ou il faudrait expliquer et communiquer. Il leur arrive également d’utiliser cette complexité apparente comme paravent à un manque de courage politique. De plus, aucun statut clair de l’élu permettant à l’ensemble de la population de prendre à un moment ou l’autre de sa vie des responsabilités politiques, n’a été à ce jour, mis en place. L’accès aux responsabilités politiques reste donc conditionné aux moyens, disponibilités et possibilités de chacun(e).
Ajoutons une globalisation économique non encadrée, le manque d’identification des instances de décisions alors devenues peu repérables, renforcent la défiance vis-à-vis de la sphère du pouvoir, mal identifiée.

 B.- L’avènement de « la société du risque »

Prônée comme une valeur de la modernité par le milieu de l’entreprise, la gestion du risque devrait selon cette sphère, s’étendre à toute la société. Rappelons nous : « La santé est précaire, la vie et l’amour sont aussi précaires… Pourquoi le travail ne le serait il pas ? » de Laurence Parisot, responsable du Medef.
Cette conception de la vie sociale (et de la vie tout court) s’appuie sur le présupposé que chaque individu serait responsable de son destin en fonction de ses propres initiatives audacieuses, et de sa capacité, y compris financière, à se protéger des risques inhérents à ses propres choix, comme si la maladie, le chômage étaient des choix.
Il est cependant des étapes dans la vie d’un être humain qui nécessitent le soin de son entourage, la solidarité collective et des garanties politiques. Le temps de l’enfance, celui de l’éducation puis de la formation, la perte de son emploi, la maladie, la vieillesse, pour ne citer que les plus évidents. Si nous sommes potentiellement tous concernés par ces périodes de dépendance et de fragilité, en revanche nous ne sommes pas également armés pour y faire face individuellement. Comment peut-on qualifier un groupe humain qui renvoie chacun de ses membres à ses « responsabilités » dans les moments où l’essence même de son existence ou des siens peut être mise en péril ? Quelle conception de la « modernité » s’applique à une société qui refuse d’envisager des solidarités collectives pour réduire les inégalités de ses membres face au droit de vivre décemment aujourd’hui ?
Si le personnel politique ne se démarque pas de ce projet qui se veut « de société », si les choix politiques concernant l’emploi, l’éducation, les services publics, les retraites ne se dissocient pas de cette logique actuelle mortifère, qui tend à « faire société », alors le sentiment de précarité, d’abandon et d’impuissance des individus sera encore renforcé. Au risque de venir conforter une vague de défiance par rapport aux élus qui sont alors dans l’incapacité, voire dans le refus d’agir sur la protection sociale et l’intérêt général de la population.

 C.- L’encouragement à la protection privée, contractuelle et individuelle

L’assurance privée devient alors la meilleure garantie face aux risques et aléas de la vie de chacun (assurances individuelles pour sa santé, sa retraite, son chômage, sa formation…). Tuer l’idée même de solidarité au sein d’un groupe humain, la remplacer par celle de la sécurité individuelle, va beaucoup plus loin que le projet d’engraisser les compagnies privées d’assurances. Ce n’est pas seulement une option économique qui consiste à réduire les budgets de la protection sociale. C’est avant tout un projet politique : celui de réduire le champ des décisions démocratiques aux seules fonctions régaliennes de l’État. Celui aussi de réduire l’intervention des citoyens à celle de consommateurs de polices d’assurances, là où se jouent des choix de société.
C’est laisser les experts en assurances (et leurs actionnaires) « statuer » sur ce que vaut notre santé, sur l’éducation possible pour nos enfants, sur notre droit à vivre décemment après 41 ans de travail. C’est aussi les laisser décider du prix que cela devra coûter. A chacun d’entre nous.
A quand les assurances privées, contractuelles et individuelles contre la guerre ? Contre le nuage nucléaire ? Contre la famine ? Contre le viol ? Les juges pourront aussi disparaître le jour où tout un chacun sera assuré contre le crime !
Outre le fait de rester indifférents aux inégalités criantes que ce système génère (payer plus, pour vivre plus), en acceptant que les questions de société soient réglées par des polices d’assurances, une certaine classe politique accepte de réduire le débat public à une peau de chagrin, et son propre rôle à des futilités qui n’intéresseront plus personne, exceptées les compagnies d’assurances.

 D.- La réduction de la classe politique aux quelques stars du système médiatique

La France comprend plus de 36 000 communes, des instances régionales et départementales. Il existe aussi une Assemblée nationale, un Sénat, un Conseil constitutionnel, des commissions où travaillent des centaines d’élus. Comment est-il rendu compte à la population du travail de ces instances ? Des combats politiques de biens des élus ?
Peut-on réduire tout ça à « tous pourris » ? Comment les citoyens sont-ils tenus informés des dysfonctionnements, mais aussi des avancées, des promesses, mais également des réalisations ? Quand une population entière, de l’ouvrier au cadre supérieur, intègre le slogan « Politiques tous pourris » elle finit par ne plus s’offusquer d’en élire un de plus !

 E.- Le mépris d’une classe dirigeante pour l’ensemble du peuple

Au sein du modèle démocratique qu’est la République, au gouvernement de notre société, persistent, de générations d’élus en générations de citoyens, des pratiques et des fonctionnements non démocratiques. Ainsi une grande partie des élus sont encore issus de la grande, voire de la haute bourgeoisie. Cette bourgeoisie est aussi celle des affaires, de l’industrie, des médias, des banques, mais aussi celle de la validation des savoirs et des connaissances, ainsi que de la bonne mesure culturelle.
Et c’est tout le mépris, de plus en plus banalement affiché pour le peuple, de cette classe dirigeante, dans la vie quotidienne qui, parce qu’elle en est quasi uniformément composée, rejaillit aussi sur la classe politique. La défiance face au politique est aussi une forme de rejet d’une classe dirigeante qui brigue tous les postes, toutes les instances de décision, toutes les connivences, pour se maintenir dans les sphères de pouvoir (politiques, économiques, médiatiques, culturels).
Cette défiance entraîne deux types d’attitudes :
  • La volonté de contrôle du pouvoir par les règles établies par la Constitution, méfiance par rapport à un pouvoir institutionnel trop étendu ou mal géré. Cette première attitude est non seulement légitime, mais est l’origine même de l’action citoyenne : refuser la délégation.
  • La diabolisation du pouvoir politique considéré comme extérieur à la société, sans tenter souvent de lui apporter des modifications. Cette deuxième attitude induit quatre dimensions dans la « contre-démocratie » qu’elle installe :

 1.- La surveillance

Le droit au suffrage est un droit de regard sur la politique. Or, celui-ci ne s’exerce pas de façon régulière ni rapprochée : il est insuffisant pour contraindre les élus à suivre leurs engagements. Ce sentiment d’échec engendre l’émergence de différents moyens d’action indirects (de nature politique, mais en dehors du champ politique) : la vigilance, l’évaluation, la dénonciation, sans modalités d’alternatives. Ce qui induit chez le citoyen non pas de la passivité, mais une forme de « toute puissance » : le pouvoir de juger, de dénoncer sans rien transformer dans le champ politique lui même.
Des hommes politiques, aidés des médias, entrent dans ce jeu de l’évaluation individuelle omettant leur objectif principal : celui de construire et de garantir l’avenir pour lequel ils se sont engagés auprès de la population.

 2.- L’empêchement

Le droit de suffrage semble avoir partiellement été contourné de son but : la possibilité d’expression d’un choix politique d’une nation. Il ne s’agit plus de voter pour garantir un tant soit peu une opinion politique mais de sanctionner celles dont on ne veut pas. Ce n’est plus un choix, c’est une élimination.
C’est un cercle vicieux, le citoyen pour des raisons diverses, ne participe plus à la construction politique, donc sa vision de la société apparaît de moins en moins au travers des propositions d’une classe politique qui se sclérose (et fini par coûter cher). Les propositions et solutions des élus étant parfois de plus en plus éloignées des réalités de la population, celle-ci ne s’y reconnaît plus et sanctionne au lieu de choisir, n’ayant souvent plus le sentiment d’une possibilité de choix mais d’un rôle de légitimation des uns ou des autres. Ce sentiment d’impuissance amène à son tour un désintérêt quant au politique.
Le droit de vote qui devrait permettre un choix de société se limite donc au choix de « ce que je ne veux pas » face à des propositions de société toutes aussi limitées. Le droit de vote qui devait permettre de choisir, aujourd’hui, ne permet plus que d’empêcher.
Donnons nous les moyens aujourd’hui de remplacer : « Il est interdit d’interdire », par « Il est permis de permettre » !

 3.- Le jugement

On observe une fusion croissante des pouvoirs politiques et judiciaires. Ce qui permet au citoyen de mettre à l’épreuve l’action politique et de bousculer le système établi. Il existe cependant deux formes très différentes de procès :
  • L’invalidation de décisions (lois, décrets…) qui est un retour sur une décision prise par un vote. C’est un moment correcteur, complémentaire permettant d’améliorer les lois et les orientations politiques, de protéger le peuple (y compris contre lui-même parfois !). Nous avons pour exemples marquants, les recalculés de l’Assedic ou l’invalidation du Contrat première embauche (CPE) en 2006 lancé par Dominique de Villepin, Premier ministre du président Jacques Chirac. C’est aussi l’utilisation du droit comme outil de lutte.
  • La dénonciation : c’est l’impeachment américain. Cette procédure vise à révoquer l’élu. Le citoyen n’est plus seulement électeur, il devient aussi juge. Les gouvernants cherchent alors à éviter ces situations au détriment de la confrontation et de la représentation.

 4.- L’éloignement

Il est dû en partie à cet effritement de la confiance interpersonnelle mais surtout à la suspicion d’un nombre croissant de citoyens, envers tout ce qui se rapproche de près ou de loin de la gestion du pouvoir. Cette désaffection du politique affecte toute démarche, voire toute volonté de défense de projets communs ou collectifs. Cette valorisation positive d’un éloignement volontaire de toute approche politique fait le jeu des acteurs libéraux dont la préoccupation essentielle, après l’amas de profits, est le délitement du politique, ceci devant servir cela.
A la longue, cet éloignement du politique enferme les plus investis dans des rhétoriques peu crédibles et les moins concernés vers une incapacité d’identifier et de formuler les problèmes, de poser les termes des conflits, donc de pouvoir les dépasser. A terme, ce refus de la confrontation et du positionnement politique entraîne l’impossibilité d’une construction collective.

 F.- Une démocratie apolitique ?

Le citoyen devient alors un consommateur politique de plus en plus exigeant. Cela ne se traduit pas par un désir de conquête du pouvoir mais au contraire par la volonté de le parasiter. L’objectif n’est plus d’agir sur le système pour le rendre viable, mais d’en chercher inlassablement la faille. Cette démocratie indirecte est qualifiée d’apolitique parce que poussée à l’extrême, elle débouche sur une forme de populisme, qui présente un grand danger pour la démocratie. Elle opère hors des sphères démocratiques, comme une opinion publique qui n’aurait pas besoin d’assumer concrètement ses critiques et propositions.
Repolitiser la population, c’est créer une dynamique démocratique qui permette aux individus de retrouver la volonté et le pouvoir de construire jour après jour une société commune.
La démocratie doit développer un monde LISIBLE pour et par tous. Il est temps de doter le politique d’une dimension cognitive, c’est-à-dire créatrice de sens, permettant aux citoyens de construire des buts communs. Il est indispensable pour cela de travailler la représentation que la société se fait d’elle-même par une co-élaboration de la vision politique intellectuelle et de la prise de conscience de l’individu de son rôle dans la construction de cette représentation. Il est urgent de redonner forme et sens au pouvoir politique.
La « contre-démocratie » peut permettre à une partie de « la Cité » d’exprimer son opinion et au pouvoir de ne rien en faire. Limiter la critique citoyenne à la remise en cause et à la dénonciation du pouvoir en place, sans en faire le lieu d’analyses pertinentes, de contre-propositions adaptées, d’expérimentations innovantes, d’alternatives concrètes c’est rester garant de l’impuissance politique du peuple.
Les accords et divergences entre les élus, celles des citoyens avec les solutions préconisées par leurs représentants se doivent d’être pris en compte et représentent l’essence même du travail démocratique. Traiter et faire évoluer ces accords et désaccords est la substance de la construction d’un corps social politiquement responsable.
Si les fondements de la défiance vis-à-vis du politique sont peu et rarement imputables directement au peuple lui-même, le citoyen, lui, doit faire son autocritique, et s’interroger sur ce qui le fait déserter un champ qui pourtant le concerne au premier chef.
Dès lors, comment passer d’une dépolitisation généralisée et organisée aux conditions fondamentales d’une repolitisation durable ?

 V.- DÉCONSTRUIRE LE HOLLANDO-SARKOZYSME

 A.- Le premier axe de la dépolitisation hollando-sarkozyenne consiste à décollectiviser les représentations et les structures sociales

C’est un vieux thème du libéralisme : ce qui est premier c’est l’individu, et la société n’est jamais qu’un agrégat d’individus. Chacun est libre et la première condition de cette liberté est la propriété de son corps. Chaque individu est un bien propre qui a droit aux moyens de subsistance nécessaire à sa conservation. La possession de son corps conduit à l’appropriation personnelle des fruits de son travail, qui est un usage du corps. La recherche de la richesse ne résulte pas de la construction d’une citoyenneté qui viserait à créer une société plus égalitaire et qui donnerait à chacun les moyens d’y évoluer à l’aise. Être propriétaire est l’exercice et l’accomplissement d’un droit. Propriété du corps et appropriation des résultats du travail sont liés aux racines du libéralisme. Un homme qui travaille doit pouvoir réconcilier « le prix de son travail » et « le pouvoir de le transmettre » à ses enfants.
La profession de foi de N. Sarkozy, à l’élection présidentielle de 2007, comportait deux propositions : « Je ferai en sorte que vous puissiez tous être propriétaires » et « Je supprimerai les droits de donation et de succession pour que vous puissiez transmettre à vos enfants le fruit de votre travail de toute une vie ». Volonté d’atomiser, chacun dans sa possession.
Le titre de sa profession de foi et slogan principal de sa campagne électorale « Ensemble, tout devient possible », efface les différences entre les classes pourtant de plus en plus réelles. Tous sont alors séparés par la promesse de la détention d’une richesse vitale dont sont inévitablement écartés les chômeurs, les précaires, les smicards.

 B.- Le deuxième axe du sarkozysme : la mise en cause de « parasites » de la société

C’est comme si il y avait un intérieur et un extérieur à l’Etat de droit. L’idée n’est pas nouvelle, la mise à l’index de la sauvagerie (inculture, irréalisme, jouissance des minima sociaux…) est une autre approche, complémentaire de celle des Trente glorieuses et singulièrement pendant les années de crise ou les « nantis » (les fonctionnaires), sont critiqués dans leur statut. EDF, le CNRS, les permanents syndicaux sont dénoncés comme des « privilégiés » : diviser pour mieux régner est systématiquement utilisé pour démanteler les conquêtes de l’après-guerre.
N. Sarkozy y ajoutait la dimension sécuritaire. Il se présentait comme le rempart contre la violence juvénile et l’étranger déraciné : deux sous-classes supplémentaires de l’État de droit. Mais il ne se contentait pas d’isoler les couches dangereuses de la population saine, travailleuse, attachée à l’ordre, il prétendait remédier à une grave injustice dont souffrent les honnêtes gens : la protection sociale généralisée. Oublié le droit au plein-emploi, occultée la responsabilité du système économique qui utilise l’emploi comme variable d’ajustement, l’heure est à la dénonciation des « Salauds de pauvres ».
Autres cibles, les retraités à 55 ans et les « gréviculteurs », « Je relèverai les petites retraites ET réformerai les régimes spéciaux ». Les écarts de retraites sont considérés là comme une injustice, reliée aux luttes sociales « injustes », et non au manque de protection sociale pour les plus démunis. De même qu’il faut protéger les usagers contre leurs services publics : « en cas de grèves, le service minimum sera garanti par la loi ».
La dissociation entre la racaille et le « bon Français » place selon sa profession de foi : « les bonnes valeurs au centre de la société ». L’anti-France est identifiée à l’esprit de Mai-68 que N. Sarkozy pourfendait avec une violence inouïe lors de son discours de Bercy le 30 avril 2007. Réduire l’analyse de la société à des catégories morales éloigne des vrais enjeux économiques et démocratiques.

 C.- Le troisième axe de la dépolitisation sarkozyenne vise à naturaliser les opinions de N. Sarkozy

Les opinions professées par N. Sarkozy et ses amis relèveraient tout simplement du bon sens, de la sagesse populaire. Tous ceux qui veulent l’intérêt général peuvent s’y reconnaître, y souscrire, y participer (Kouchner, Lang, Attali, Besson…), il suffit pour cela de se rallier au porteur de message de cette politique volontariste mais cependant réaliste puisque conforme à la nature des choses. Sa profession de foi annonçait avec un aplomb que personne ne démentira : « Il n’y aura aucune fraternité possible si nous ne créons pas plus de richesses ». Les hommes égaux en droit, sont inégaux de fait. Les meilleurs gouvernements amassent des richesses, les pauvres n’ont rien à gagner à tuer la poule aux œufs d’or.
La séparation droite/gauche proviendrait d’une fausse lecture du réel, d’un archaïsme appelé « lutte des classes ». Il s’agit maintenant d’unir ordre et mouvement, de séparer compétents et incompétents. Faire appel à DSK pour le FMI relève du bon sens : « Pourquoi se priver d’une compétence ? » répondra N. Sarkozy à ses amis politiques. L’abandon du projet socialiste - la transformation des rapports sociaux – facilite sa démonstration.
La philosophie devient pragmatisme, ou plutôt réponse à certains impératifs immédiats : ceux qui ne se joignent pas au consensus du libéralisme sont des idéologues. Les syndicats, groupes, citoyens oppositionnels sont taxés de « politisés », suprême insulte. Dans sa profession de foi il annonçait le rassemblement, ou plutôt incitait au ralliement : « Si je suis élu, je ne serai le Président d’aucune classe, d’aucun parti, d’aucune idéologie. Je serai le Président de tous les hommes et les femmes de bonne volonté ». Pragmatisme et bon sens se corroborent. Que le bouclier fiscal protège les puissants, est dans l’ordre des choses.
La dépolitisation atteint son point culminant lorsque les propriétaires conçoivent la vérité comme ce qui marche. Ceux qui réussissent considèrent que ce qu’ils ont accompli prouve leur compétence, ce qui prouve que les gens de qualité réussissent. Le marché libre assure la fonction de sélection naturelle. La relation de subordination qu’est le salariat est légitimé y compris dans ses formes les plus indignes, les conflits sociaux sont déréalisés. Il reste à finaliser un gouvernement impartial et la dépolitisation est achevée.
Ces éléments doivent être pris en compte pour relativiser le contentement proclamé, au soir du 6 mai 2007, sur la réconciliation des Français avec la politique, sur le registre puissant de la participation massive à la politique spectacle.
François Hollande, élu président de la République en 2012, ne tient pas le même discours. Il mène en revanche la même politique économique et sociale. C’est le hollando-sarkozysme.

 VI.- INCARNER UNE VÉRITABLE ALTERNATIVE QUI N’EN RESTE PAS A LA THÉORIE ET A L’INCANTATION

Pour contribuer à rendre la gauche majoritaire (sans le PS car ce dernier n’est pas de gauche), actuellement émiettée et impuissante, il ne faut pas se contenter d’expliquer ce qui ne va pas et pourquoi. La tâche est nécessaire, bien que mal assurée. Il faut incarner une véritable alternative qui n’en reste pas à la théorie ni à l’incantation. Une société n’est pas la somme des intérêts des individus qui la compose, et la société moderne, calculatrice, matérialiste et mécanique est traversée par des conflits qui portent sur ses finalités. Il n’y a pas de vie politique sans que vive et s’exprime ce qui reconnaît une place à la lutte dans la vie sociale.
La perspective à construire implique de répondre à trois questions classiques de la science politique : Qui ? Contre quoi ? Pourquoi ?
Dans le discours actuel de la gauche le « qui » témoigne d’une absence de contraste, l’électorat représenté reste indistinct, le mot « socialisme » n’apparaît pas, les termes « peuple de gauche » quasiment pas. Pour exister à nouveau, la gauche doit prendre racine dans sa base sociale, pour définir « qui » elle est. N. Sarkozy parlant au nom d’une droite décomplexée et identifiée, la France capitaliste n’a pas peur d’affirmer le pouvoir de la richesse. Face à une telle assurance, à une telle assise, la gauche ne l’emportera qu’en explicitant son identité sociale. Si la sociologie marxiste a fréquemment chosifié la classe ouvrière, l’abandon de cette référence est tout aussi regrettable. Celles et ceux qui vivent de la vente de leur force de travail (ceux à qui elle n’appartient plus, pas plus que leur corps) forment un ensemble bien distinct, une classe en soi qui ne peut devenir « pour soi » que si elle est nommée et mise en mouvement en tant que telle.
Depuis les années 80 où les « adieux au prolétariat » ont permis de jolies carrières à certains trublions, l’existence des classes sociales a été broyée, assimilée à un dogmatisme ringard au profit de la « moyennisation » de la société et de l’individualisation. Les privatisations, le démantèlement progressif du code du travail, le traitement « social » du chômage, ont fragmenté le salariat. La campagne présidentielle de 2007 a placé les partis et candidats devant une mosaïque de situations individuelles. La lutte contre le CPE a montré la distance qui existait entre les jeunes des « facs » et celle des banlieues. La notion de "multitude", de "diversité" est bien insuffisante pour désigner le rassemblement à construire.
Autant le lissage d’une politique de consommation pour tous rend difficile de dire qui sont les prolétaires, autant la bourgeoisie se repère aisément et sous une triple approche : classe ascendante puis dominante, elle aspire à exercer le pouvoir politique en sa faveur. Classe exploiteuse, elle accumule à son profit la valeur ajoutée par le travail de ceux qui lui vendent leur force de travail. Classe aliénante, elle entend diffuser sa vision du monde par ses intellectuels organiques à l’ensemble de la société. Elle n’en est pas moins divisée entre les trois types de capitaux : industriels, commerciaux, financiers. Elle est travaillée en interne par un processus de concentration. Ses affrontements internes se jouent entre industriels et financiers, entre entreprises nationales et firmes multinationales.
Pour répondre à la question « contre quoi » la classe ouvrière doit se mobiliser et contribuer à une stratégie d’alliance avec la petite paysannerie, petits artisans et commerçants indépendants. Le « solo funèbre » n’est plus à l’ordre du jour : en revanche, jouer sur les contradictions internes de la bourgeoisie est de bonne guerre.
Enfin la repolitisation requiert la formalisation d’un projet. Un autre monde est possible, certes, encore conviendrait-il d’indiquer lequel. Il ne s’agit pas de construire un modèle préétabli à l’action, ni une cité idéale descendant du ciel des idées. La société actuelle contient des virtualités à expliciter, à amplifier (Programme du Conseil national de la Résistance). Des éléments existent déjà, mais le besoin se fait sentir d’un texte ramassé et substantiel exposant ce pourquoi les exploités se battent, en opposition aux grands axes de la politique libérale contemporaine.
Il existe trois obstacles à la repolitisation
Le premier qui est d’attribuer tous les déboires du mouvement ouvrier à l’adversaire serait commettre une double erreur. Faire comme si ce mouvement avait toujours eu une lucidité parfaite dans l’action, feindre de croire que l’expression collective de la classe exploitée a toujours été sans défaut. La fragmentation, l’éparpillement de la gauche et des syndicats sont une faiblesse incontestable. Le repli des appareils (syndicaux, politiques, associatifs) sur leurs intérêts propres, au nom de la pureté doctrinale, se manifeste de façon encore plus criante (et négative) à la gauche de la gauche.
Le troisième verrou à débloquer concerne la séparation perçue comme inéluctable entre luttes économiques et luttes politiques. Des militants syndicaux se réfugient dans le tout syndical campé « au bord du politique ». Des militants altermondialistes et autres escomptent changer la société sans prendre le pouvoir. La transformation de la sphère économique ne s’opèrera pas sans celle de la relation gouvernants/gouvernés. Avancer de pareilles propositions ne signifie pas promouvoir le retour à la subordination syndicat/parti mais suppose d’envisager l’établissement d’une coopération entre associations, organisations syndicales et formations politiques sur une réelle proposition politique alternative.

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