mercredi 14 avril 2010

"La catastrophe de Smolensk-Katyn et le retour de la politique"

Repris sur le blog de Danièle Bleitrach





"La catastrophe de Smolensk-Katyn

et le retour de la politique"

par Bruno Drewski





Vu de Pologne, tout au moins au travers des médias polonais « mainstream », la catastrophe de l’avion présidentiel polonais et de sa nombreuse suite composée de politiciens « de tous bords », a placé défintitivement le meurtre de Katyn sur la carte du monde. Le nombre de défunts est si grand aussi, qu’il a entraîné un choc et une unanimité nationale qui a exclu, disent les journalistes, toute exploitation politique possible de l’événement. Un croyant de son côté pourrait voir dans cette catastrophe une malédiction divine visant les Polonais à deux reprises en ce lieu frontalier entre la Russie et la Biélorussie anciennement polonaise …ou une punition divine envers une équipe présidentielle qui s’acharnait à pratiquer une victimisation systématique de la Pologne face à la Russie, légitimant par cela tout refus d’un quelconque partenariat avec une Russie qui a pourtant bien changé depuis 1940. A cause d’abord de la catastrophe héroïque de la Seconde Guerre mondiale puis de l’auto-démantèlement du « bloc » soviétique par ses propres dirigeants.



Pourtant si l’on observe les choses attentivement, la politique, comme la vie, a en fait tout de suite repris ses droits, et cette catastrophe semble en train d’influer fortement sur le cours des choses. Si une visite aussi massive et de si haut niveau pour le 70e anniversaire du drame de Katyn devait avoir lieu tout d’abord, c’est parce qu’elle était devenue possible, ce qui est le résultat d’une prise de conscience par l’actuelle coalition gouvernementale libérale polonaise de l’état des rapports de force existant de fait entre la Russie et la Pologne, mais surtout entre la Russie et tout le « bloc » euro-atlantique auquel la Pologne s’est amarée. Chauffée à bloc depuis vingt ans sur le drame de Katyn au point d’en faire presque oublier Auschwitz et Majdanek, l’opinion polonaise sentait que tout déblocage dans les relations polono-russes devait commencer symboliquement par Katyn.



Ce blocage, on peut supposer qu’il comblait d’aise les promoteurs d’une Eurasie morcelée et ingouvernable officiant sur les bords du Potomac ou à l’état major de Bruxelles. Car il avait eu des effets négatifs sur les relations commerciales, sur le transit des hydrocarbures, sur les perspectives de développement de l’axe des transports Asie-Europe, ce qui désolait beaucoup d’entrepreneurs polonais, et aussi beaucoup d’ouvriers d’entreprises polonaises précarisées se souvenant des coopérations eurasiennes (soviétiques) existant avant 1989. Il était donc dans une certaine mesure logique qu’une coalition libérale de cohabitation force un peu la main d’un président Lech Kaczynski campé jusque là sur une vision géo-stratégique ressemblant beaucoup à celle d’avant 1939 qui avait mené la Pologne dans une impasse dramatique.

Le premier ministre de la cohabitation, Donald Tusk, avait donc déblayé le terrain quelques jours avant la catastrophe de l’avion présidentiel en rencontrant le premier ministre russe Vladimir Poutine justement à Katyn, à l’occasion d’une cérémonie où, signe des évolutions du côté russe, officia un haut dignitaire de l’Eglise orthodoxe russe. Pour sceller la mise en place de la longue manoeuvre de rapprochement polono-russe et de l’enterrement (sic !) des fantômes du passé.

Pour Poutine, aborder Katyn lui permettait aussi d’ajouter une couche supplémentaire dans sa propagande intérieure visant à délégitimer le passé soviétique, passé dont il s’est d’abord servi dans sa manoeuvre de réhabilitation de la grandeur étatique russe, mais qui retrouve aujourd’hui aussi quelques couleurs sociales, à ses yeux sans doute désagréables, dans la foulée de la crise économique mondiale dont les Russes subissent les contrecoups, et qui redonne de la vigueur à l’opposition communiste.



La catastrophe de Smolensk aura ainsi permis d’accélérer tous ces processus en cours. Tuant du même coup, hormis quelques personnalités liées au drame de Katyn par leur tradition familiale et pas forcément réactionnaires comme par exemple la députée féministe travailliste Izabella Jaruga-Nowacka, surtout la partie de l’élite polonaise sans doute la plus réticente face au rapprochement avec Moscou. Le président de la République et son proche entourage bien sûr, mais aussi les hauts dignitaires de l’armée fraichement reformés par des stages à l’OTAN. L’ironie de l’histoire aura aussi voulu que périsse dans l’avion l’ancien chef des jeunesses « communistes » d’avant 1989, puis ministre de la Défense dans l’ancien gouvernement « de gauche » qui prit la décision d’associer la Pologne à l’agression contre l’Irak en 2003 au nom de la nécessité de démontrer sa « fidélité à nos alliés ». Et qui devait être le candidat de « la gauche » polonaise lors des prochaines élections présidentielles, même si la gauche radicale polonaise ne voulait pas entendre parler de lui à cause du « sang irakien qu’il avait sur les mains ».

Il faut aussi rappeler cela à l’heure des condoléances et des deuils de convenance. Cette Pologne là devra un jour demander pardon au peuple irakien pour les charniers qui parsèment désormais ce pays, et pour le saccage du site historique de Babylone transformé en base militaire polonaise, aujourd’hui US-américaine.



Mais l’essentiel pour ce qui est de la catastrophe du Tupolev présidentiel polonais, est la forte réaction de toute la Russie face à l’événement. Réaction à la fois au sommet et dans le peuple, extérieure et intérieure. Dès les premières minutes suivant la catastrophe, le premier ministre Poutine et le président Medvedev ont pris des décisions qui ont touché le coeur d’une opinion polonaise hébétée : messages de condoléances, organisation des opérations, réception des familles des victimes, accompagnement sur les lieux des dirigeants polonais, coopération étroite et sans le moindre secret avec les autorités polonaises, cérémonie militaire russo-polonaise pour le départ de Russie du cercueil du président polonais. Même les boites noires retirées de l’avion n’ont pas été ouvertes avant que les experts polonais n’arrivent à Moscou.

Tout cela accompagné de gestes symboliques : grand messe dans le prestigieux en Russie monastère orthodoxe voisin à l’intention des victimes, tout cela sur un fond de civils russes venant ensevelir de fleurs rouges et blanches (les couleurs de la Pologne) le portail de l’aéroport de Smolensk ou allant signer le livre de condoléance ouvert à l’ambassade polonaise de Moscou.

Rappelons que Moscou avait pourtant été endeuillée récemment par les attentats du métro de Moscou. Les Russes n’ont pas pour autant été indifférents devant la douleur de leurs voisins envers un président qu’eux ne pouvaient pas porter dans leur coeur. Pour la masse du peuple russe humilié depuis 1991, cette catastrophe fut donc l’occasion de manifester sa sympathie aux Polonais, et ses excuses (terme répété à de nombreuses reprises dans la bouche des simples gens) pour le drame de 1940 et celui de 2010, sans avoir plus à passer sous les fourches caudines de l’humiliation que voulaient leur faire subir jusque là pour toute excuse les hauts dignitaires polonais prenant la pause de seigneurs justiciers récupérant leurs « droits devant Dieu et l’histoire ».



Quoiqu’on pense de l’accompagnement médiatique qui a entouré depuis ses origines le drame de 1940 avec, en finale, la catastrophe de l’aéroport de Smolensk, les réactions populaires russes furent touchantes dans leur spontanéité, leur simplicité et leur grandeur d’âme, car il s’agissait de tendre la main à un peuple proche mais difficile, vu de Moscou, et dont l’histoire s’entremêle à celle du peuple russe pour qui l’histoire fut elle-aussi souvent un inextricable mélange de contradictions et de drames.

Mais la politique a aussi ici repris ses droits. En formidable joueur d’échec, le pouvoir russe a su toucher le public polonais. Le réputé froid Poutine prenant spontanément par exemple dans ses bras son collègue polonais au détour du chemin pour lui exprimer sa sympathie silencieuse. Et du même coup, il a aussi marqué des points dans sa hasardeuse politique de reconstruction de la puissance de la « Sainte Russie éternelle », …sur le cadavre des « illusions communistes ».

Le dimanche suivant la catastrophe, le film polonais d’Andrzej Wajda, « Katyn », était diffusé à l’heure de grande audience sur la chaine publique russe. Education anticommuniste pour les Russes donc (même si Wajda n’aurait jamais été ce qu’il est sans avoir été éduqué, formé, subventionné des années durant par l’Etat socialiste), éducation diplomatique de puissance sachant montrer de la grandeur pour les Russes, et geste gonflant le polonocentrisme du peuple voisin surpris et encore hébété par la nouvelle. Le coeur et la raison on su jouer à Moscou une symphonie sasn faute dont on se demande si sa grandeur est due au chef d’orchestre ou à la spontanéité des musiciens du choeur « Russie profonde ». Un planificateur centralisé n’aurait pas fait mieux en tout cas.



Tous les journaux télévisés polonais n’ont dès lors par pu ne pas commencer par une description attendrie soulignant la grandeur du comportement russe qui, d’une certaine façon, a placé la Pologne au centre du monde pour quelques jours. Et soulignons que pour se convaincre que la Pologne était réellement propulsée au centre du monde entier, et donc plus seulement de la « communauté internationale » de fait occidentale, les téléspectateurs polonais ont même pu voir un Chavez prononçant devant la foule des condoléances au peuple polonais !

Rares furent donc les journalistes, eux mêmes soumis à un deuil unanime, qui ont osé poser la question de la sincérité des larmes russes. Un macchiavélien pensera sans doute que l’occasion de cette catastrophe a été bien exploitée tant à Moscou qu’à Varsovie par les tenants du « réalisme », c’est à dire par les tenants d’une prise en compte des réalités géographiques et géo-économiques qui poussent logiquement la Pologne et la Russie vers la construction d’un axe de communication, d ’échange et de développement qui reliera directement Europe occidentale et Asie orientale, deux des trois pôles actuels les plus développés du monde. Au grand dam sans doute du troisième pôle, nord américain, passablement essouflé par la crise. Certains ne manqueront pas de voir dans la catastrophe de Smolensk une marque de la volonté divine d’enterrer définitivement les relents du passé, déblayant ainsi la voie à l’émergence de nouvelles bourgeoisies nationales moins fascinées par le lointain outre-atlantique, mais décidées du même coup à « achever » sur le plan intérieur, les « illusions populistes » provenant des « restes de communisme ».



Il restera dès lors à ceux qui sont de leur côté décidés à rester les pieds sur terre de rappeler que le rapprochement entre les peuples peut parfois faire appel aux mythes et aux croyances, mais qu’il se bâtit avant tout dans le respect du réel et des contradictions sociales réellement existantes. Pour ceux là, un axe Asie-Europe est très certainement prometteur et, à tout prendre, il vaut mieux une bourgeoisie nationale anticommuniste qu’une bourgeoisie compradore anticommuniste, mais les classes populaires ont aussi leurs intérêts propres qui exigent la prise en compte de la donne communiste dans sa complexité historique mais aussi dans sa dynamique historique. Et cela passe aussi, si l’on se réfère au drame de Katyn, pas seulement par la condamnation de décisions arbitraires et inhumaines prises alors à Moscou, et que le document signé par Staline et quelques membres du Bureau politique prouve. Décision prise dans un contexte international particulièrement tendu, mais aussi dans un contexte de classe particulièrement tendu.

A Katyn, on a voulu éliminer des élites jugées irrémédiablement « ancien régime » au nom d’une indispensable perspective révolutionnaire. On n’a pas tué « des Polonais » parce qu’ils étaient polonais contrairement à ce que l’on dit en Pologne depuis 1989, puisque les « simples » soldats polonais furent libérés. On a voulu tuer des contre-révolutionnaires potentiels. Achèvement d’une lutte des classes sans nul doute sommaire, simpliste et inhumaine. Mais d’une lutte des classes qui n’avait pas été inventée par les bolcheviks, mais lancée bien plus tôt par les « seigneurs saigneurs ». De cela aussi il faudra bien reparler un jour …car la question de classe est de nouveau d’actualité tant en Russie qu’en Pologne.
source: canempechepasnicolas



Bruno Drweski

Aucun commentaire: